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Depuis 1911, le Harry’s New York Bar incarne l’âge d’or de la mixologie parisienne. Berceau du Bloody Mary et refuge des plus grands artistes du XXe siècle, cette institution américaine au cœur de Paris raconte plus d’un siècle d’histoire nocturne.
📅 Janvier 2025 • ⏱️ 7 min • 💡 Histoire & patrimoine
Au 5 rue Daunou, à deux pas de l’Opéra Garnier, se cache l’un des bars les plus légendaires de Paris. Le Harry’s New York Bar n’est pas un bar comme les autres : c’est un morceau d’Amérique transporté en France en 1911, un lieu où se sont croisés Hemingway, Fitzgerald, Gershwin et des générations d’artistes.
Plus qu’un simple établissement, Harry’s est devenu au fil des décennies un sanctuaire de la mixologie mondiale. C’est ici qu’est né le Bloody Mary en 1921, ici que le Sidecar a été perfectionné, ici que des générations de barmans ont appris leur art. Plongée dans l’histoire d’une institution qui continue, 114 ans après son ouverture, d’incarner l’excellence du bar à l’ancienne.
🇺🇸 1911 : Un bar américain débarque à Paris
L’histoire commence en 1911, quand Tod Sloan, un jockey américain installé à Paris, décide d’importer un authentique bar new-yorkais dans la capitale française. L’idée est audacieuse : démonter pièce par pièce un bar de Manhattan et le remonter à l’identique à Paris.
Le mobilier, les boiseries, le comptoir, les tabourets : tout est transporté depuis New York. Le résultat est saisissant. En franchissant la porte du 5 rue Daunou, on quitte Paris pour entrer dans un saloon américain authentique. L’ambiance, le décor, jusqu’aux bouteilles alignées derrière le bar : tout respire l’Amérique des années 1910.
Le nom initial, New York Bar, sera modifié en 1923 quand Harry MacElhone, un barman écossais qui a repris l’établissement, y appose son prénom. Le lieu devient officiellement le Harry’s New York Bar, nom qu’il conserve encore aujourd’hui.
Le contexte de l’époque
Paris au début du XXe siècle est la capitale culturelle mondiale. Des artistes, écrivains et musiciens du monde entier affluent dans la Ville Lumière. La communauté américaine expatriée est particulièrement importante, notamment dans le quartier de l’Opéra.
Ces Américains à Paris recherchent des lieux où retrouver un peu de leur culture d’origine. Le Harry’s New York Bar répond parfaitement à cette attente. Il devient rapidement le quartier général officieux de la communauté américaine parisienne, un endroit où l’on parle anglais, où l’on retrouve les codes des bars américains, où l’on se sent, le temps d’un verre, de retour à New York.
🍅 1921 : La naissance du Bloody Mary
Si Harry’s New York Bar est mondialement connu, c’est en grande partie grâce à une invention qui a révolutionné la mixologie : le Bloody Mary. L’histoire de ce cocktail iconique mérite qu’on s’y attarde.
Fernand Petiot et l’invention du siècle
Nous sommes en 1921. Fernand Petiot, le barman vedette du Harry’s, expérimente de nouvelles recettes. À cette époque, la vodka est encore un spiritueux méconnu en Europe occidentale. Petiot a l’idée de la mélanger avec du jus de tomate, une combinaison alors inédite.
La recette originale de 1921
• 3 cl de vodka russe
• 9 cl de jus de tomate
• Quelques gouttes de citron
• Sel et poivre
Note : La sauce Worcestershire et le Tabasco ne seront ajoutés que plus tard, quand Petiot reprendra la recette à New York dans les années 1930.
Le nom du cocktail fait l’objet de plusieurs légendes. La plus répandue veut qu’un client américain du bar ait surnommé le breuvage ainsi en référence à Mary, une serveuse d’un club de Chicago qu’il fréquentait. D’autres sources évoquent Mary Tudor, la reine d’Angleterre surnommée Bloody Mary. La vérité s’est perdue dans le temps, mais le nom est resté.
Un succès mondial
Le Bloody Mary connaît un succès immédiat au Harry’s. Les clients américains adorent ce cocktail original, à la fois savoureux et réputé pour ses vertus anti-gueule de bois. La réputation du breuvage traverse rapidement l’Atlantique.
En 1934, Fernand Petiot est débauché par le prestigieux St. Regis Hotel de New York. Il y apporte sa recette, qu’il enrichit avec de la sauce Worcestershire, du Tabasco, et diverses épices. Le Bloody Mary conquiert l’Amérique, puis le monde entier. Aujourd’hui, c’est l’un des cocktails les plus commandés de la planète.
Le saviez-vous ? Au Harry’s New York Bar, on peut encore commander un Bloody Mary préparé selon la recette originale de 1921, sans Worcestershire ni Tabasco. Les puristes affirment que c’est la vraie version, plus douce et subtile que les variantes modernes.
✍️ Le refuge de la Lost Generation
Dans les années 1920 et 1930, le Harry’s New York Bar devient le quartier général littéraire de la génération perdue, ces écrivains américains expatriés à Paris qui vont révolutionner la littérature du XXe siècle.
Ernest Hemingway, client fidèle
Ernest Hemingway est sans doute le client le plus célèbre du Harry’s. L’écrivain américain, installé à Paris dans les années 1920, fait du bar son bureau officieux. C’est au comptoir du Harry’s qu’il écrit certains passages de ses premiers romans, qu’il rencontre d’autres écrivains, qu’il discute littérature jusqu’à l’aube.
Dans ses mémoires parisiennes, Hemingway évoque le Harry’s comme « le meilleur bar d’Europe pour un écrivain américain ». Il y a ses habitudes, sa place attitrée au bar, son verre favori (whisky sec). Des décennies après sa mort, une plaque commémore sa présence régulière au 5 rue Daunou.
Les autres habitués célèbres
Hemingway n’est pas le seul artiste à fréquenter assidûment le Harry’s. La liste des clients célèbres du bar dans l’entre-deux-guerres ressemble à un Who’s Who de la culture du XXe siècle.
F. Scott Fitzgerald
L’auteur de Gatsby le Magnifique passe des soirées entières au Harry’s, souvent en compagnie d’Hemingway. Leur amitié tumultueuse se nourrit de longues discussions au comptoir du bar.
George Gershwin
Le compositeur américain trouve au Harry’s l’inspiration pour certaines de ses œuvres. La légende veut qu’il ait composé des passages d’Un Américain à Paris au piano du bar, situé au sous-sol.
Sinclair Lewis, Gertrude Stein, Coco Chanel
Et tant d’autres figures majeures de l’époque. Le Harry’s est le lieu où se croise tout ce que Paris compte d’artistes, d’intellectuels et de noctambules fortunés.
Cette concentration de talents fait du Harry’s bien plus qu’un simple bar. C’est un salon littéraire informel, un lieu d’échanges intellectuels, un catalyseur créatif. Certains des chefs-d’œuvre de la littérature américaine du XXe siècle ont été discutés, débattus, parfois même écrits entre ces murs.
🎹 Le piano bar légendaire
Descendre les marches qui mènent au sous-sol du Harry’s, c’est pénétrer dans une autre dimension. Le piano bar, ouvert en 1931, est devenu au fil des décennies une institution dans l’institution.
Une ambiance unique
Le décor n’a quasiment pas changé depuis 1931. Murs recouverts de fanions universitaires américains, photos jaunies de clients célèbres, piano droit qui a vu défiler des générations de musiciens. L’éclairage tamisé, les banquettes en cuir usé, l’acoustique feutrée : tout contribue à créer une atmosphère hors du temps.
L’expérience piano bar
Chaque soir, un pianiste professionnel se produit de 22h à 2h du matin. Répertoire jazz, standards américains, parfois des morceaux sur demande. L’ambiance est intimiste, les conversations se font à voix basse pour ne pas couvrir la musique. C’est le Paris des années folles qui ressuscite chaque soir.
Les légendes du piano
Au fil des décennies, des pianistes de renom se sont succédé au sous-sol du Harry’s. Certains y ont fait leurs débuts avant de devenir des stars du jazz. D’autres, déjà célèbres, venaient y jouer pour le plaisir, dans l’intimité de ce lieu confidentiel.
George Gershwin lui-même a joué sur ce piano. Duke Ellington s’y est produit dans les années 1930. Plus récemment, des jazzmen de passage à Paris viennent régulièrement faire des bœufs improvisés après leurs concerts officiels. Le piano bar du Harry’s est devenu un passage obligé pour tout musicien qui se respecte.
🍸 Le temple de la mixologie classique
Au-delà du Bloody Mary, le Harry’s New York Bar a contribué à populariser ou perfectionner de nombreux cocktails classiques qui font aujourd’hui partie du canon de la mixologie mondiale.
Le Sidecar
Si l’origine exacte du Sidecar fait débat, c’est au Harry’s qu’il a été perfectionné et popularisé dans les années 1920. Ce cocktail à base de cognac, Cointreau et jus de citron doit son nom à un client qui arrivait toujours au bar dans le side-car d’une moto.
Recette Sidecar (version Harry’s) :
• 5 cl de cognac
• 2 cl de Cointreau
• 2 cl de jus de citron frais
Servir dans un verre à cocktail avec un bord sucré
Le French 75
Autre création attribuée au Harry’s, le French 75 associe gin, champagne, jus de citron et sucre. Son nom fait référence au canon français de 75mm de la Première Guerre mondiale, en raison de son « punch » redoutable.
Le White Lady
Harry MacElhone en personne aurait créé le White Lady dans les années 1920. Ce cocktail élégant à base de gin, Cointreau et jus de citron reste l’un des classiques absolus de la mixologie.
La philosophie du bar : Au Harry’s, pas de cocktails fantaisistes ni d’expérimentations hasardeuses. On mise sur l’excellence dans l’exécution des classiques. Les barmans maîtrisent parfaitement les recettes historiques et les reproduisent avec une précision d’horloger. C’est cette fidélité à la tradition qui fait la réputation du lieu.
🗳️ Le « straw poll » présidentiel américain
Depuis 1924, le Harry’s New York Bar organise un rituel unique : un vote informel pour l’élection présidentielle américaine. Les clients du bar, américains et étrangers, sont invités à voter pour leur candidat favori.
Une tradition centenaire
Ce « straw poll » (sondage à la paille) a été initié en 1924 et n’a depuis jamais été interrompu. Les résultats sont soigneusement consignés et affichés dans le bar. Au fil des décennies, ce vote est devenu une tradition incontournable, très attendue par les habitués.
Le palmarès du Harry’s
Sur les 25 élections présidentielles depuis 1924, le vote du Harry’s a correctement prédit le vainqueur dans 20 cas, soit un taux de réussite de 80%.
Cette performance remarquable a fait la réputation du bar bien au-delà du cercle des amateurs de cocktails. Chaque quatre ans, des médias du monde entier viennent couvrir les résultats du vote du Harry’s.
Cette tradition illustre parfaitement le lien indéfectible entre le Harry’s et la communauté américaine à Paris. Le bar reste, plus d’un siècle après son ouverture, un petit morceau d’Amérique au cœur de Paris.
🎯 Le Harry’s aujourd’hui
En 2025, le Harry’s New York Bar continue d’accueillir les amateurs de cocktails classiques et d’ambiance authentique. Mais comment une institution vieille de 114 ans reste-t-elle pertinente dans le Paris moderne ?
Le pari de l’authenticité
Contrairement à de nombreux bars historiques qui ont cédé aux sirènes de la modernisation, le Harry’s a fait le pari de rester fidèle à lui-même. Le décor n’a quasiment pas changé depuis les années 1930. Les recettes de cocktails sont toujours les originales. L’ambiance reste celle d’un authentique bar américain d’antan.
Cette authenticité assumée séduit une nouvelle génération de clients. À l’ère des bars éphémères et des concepts instagrammables, le Harry’s offre quelque chose de rare : la permanence, l’histoire, la substance. Les jeunes mixologues viennent y étudier les classiques. Les amateurs d’histoire y font un pèlerinage. Les habitués de longue date y retrouvent leurs repères.
Une clientèle internationale
Le Harry’s accueille aujourd’hui une clientèle cosmopolite. Américains nostalgiques, touristes en quête d’authenticité, Parisiens amateurs de bars historiques, professionnels du secteur : le lieu attire des profils variés, tous unis par le respect de l’histoire et l’amour des cocktails bien faits.
Informations pratiques :
• Adresse : 5 rue Daunou, 75002 Paris
• Horaires : Ouvert tous les jours de 12h à 2h
• Piano bar : Tous les soirs de 22h à 2h
• Prix moyens : Cocktails 15-18€, Bloody Mary 16€
• Réservation : Conseillée pour le piano bar, pas obligatoire au bar principal
Plus qu’un bar, une institution
Le Harry’s New York Bar n’est pas simplement un lieu où l’on boit des cocktails. C’est un morceau d’histoire vivante, un témoin privilégié d’un siècle de vie nocturne parisienne, un sanctuaire de la mixologie classique.
De la création du Bloody Mary en 1921 aux soirées littéraires de la Lost Generation, des performances de George Gershwin aux prédictions électorales américaines, le Harry’s a accumulé les moments légendaires. Et pourtant, il n’a rien d’un musée poussiéreux.
En restant fidèle à son identité, en refusant les compromis et les effets de mode, le Harry’s New York Bar prouve qu’une institution centenaire peut rester vivante et pertinente. C’est cette authenticité, cette permanence dans un monde en perpétuel changement, qui fait aujourd’hui sa force et sa singularité.
Alors si vous cherchez un vrai bar, un endroit avec une âme et une histoire, poussez la porte du 5 rue Daunou. Commandez un Bloody Mary, installez-vous au comptoir, et laissez-vous transporter dans le Paris des années folles. Cent quatorze ans après son ouverture, le Harry’s continue d’écrire son histoire.
Crédits : Article rédigé par l’équipe Clubbr • Histoire des bars mythiques de Paris
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